Samy Thiébault

Reflet d’une sensibilité à fleur de peau, l’album Rebirth s’écoute comme on ferait un voyage, un périple au sein de l’univers personnel du saxophoniste. Cette instrospection est faite de « mélodies qui me décrivent, musicalement et personnellement » explique Samy Thiébault. Rebirth est à l’image de son auteur, par la manière dont il puise dans son histoire personnelle les références de son répertoire qui rappelle qu’une partie de son ancrage musical tient autant à la « geste » de John Coltrane qu’à la musique classique française

APRÈS AVOIR EXPLORÉ LE RÉPERTOIRE DES DOORS EN 2015, VOUS NOUS PROPOSEZ UN ALBUM INTITULÉ REBIRTH. AVIEZ-VOUS BESOIN DE VOUS RETROUVER ?

 La question est joliment formulée. Il ne s’agissait pas d’un besoin mais d’une urgence. Nous avons eu la chance de beaucoup tourner avec le groupe autour du projet des Doors, et donc de travailler en creux les mélodies très puissantes que ce répertoire nous proposait. Dans le même temps, le son du groupe s’est radicalement modifié et ma curiosité naturelle m’a poussé à aller encore plus loin dans cette idée de « chant », dans son aspect primordial. Il se trouve aussi que dans le même laps de temps, assez court, j’ai expérimenté des rendez-vous de vie universels, mais profonds, que sont le deuil d’êtres proches, la naissance, la rencontre amoureuse. De toute cela est sortie une urgence de composition et de jeu, et lorsque j’ai levé la tête de mes partitions et de mon instrument six mois plus tard, je me suis aperçu que j’avais un nouvel album devant moi, qui parlait de mon intimité voyageuse, tout en voulant la rendre la plus universelle possible.

SUR CE DISQUE VOUS RENDEZ HOMMAGE À RAVEL. QUELS LIENS UNISSENT LE JAZZ À LA MUSIQUE CLASSIQUE ?

Ils sont profonds, historiques et très variés. Pour ceux qui m’intéressent, je pense qu’on peut affirmer sans se tromper que toute l’école du jazz be bop et hard bop, jusqu’au jazz modal et dit « spirituel », a énormément écouté et travail-lé la musique classique français du début du XXe siècle : Debussy, Ravel, Fauré, Boulanger... qui eux-mêmes ont beaucoup écouté la musique modale traditionnelle, qu’elle soit indienne ou d’Europe de l’Est. Et comme ces modes sont aussi un langage fondamental de ces mêmes jazzmen, le dialogue entre ces trois cultures était évident.

VOUS ÊTES NÉ À ABIDJAN. VOTRE MÈRE ÉTAIT MAROCAINE. VOTRE COMPAGNE EST IRANIENNE. VOUS ÊTES EN SOMME UN « CITOYEN DU MONDE ». CELA EST-IL PRÉSENT AU QUOTIDIEN DANS VOTRE MUSIQUE ?

De plus en plus même ! Par goût déjà, je suis passionné de toutes les musiques dites traditionnelles qui expriment à mon sens une force mélodique et rythmique incomparable. À cela rien d’étonnant, car elles sont faites pour les cérémonies, qu’elles soient religieuses ou païennes, et cherchent toutes une forme de communion. De plus, cette communion musicale est traitée avec un immense art et respect de ses enjeux et de sa création même. Toutes ces danses traditionnelles, chants ou encore berceuses, ont des rythmes très élaborés et puissants, ainsi que des mélodies d’une puissance intemporelle. Elles me passionnent donc, et j’essaie de m’en inspirer pour mes propres choix artistiques et de jazzman, car c’est bien l’enjeu du jazz que de partager, de communier et de transformer. C’est une musique populaire, née du mélange de cultures et dans des conditions d’une violence extrême ; on ne peut supprimer le mouvement tellurique de cette musique. C’est pourquoi sa filiation avec le hip hop est si évidente aussi.

VOUS ÊTES DIPLÔMÉ EN PHILOSOPHIE. QUELS SONT LES PONTS ENTRE LE PHILOSOPHE ET LE MUSICIEN ? COMMENT VOUS PROJETEZ-VOUS DANS L’AVENIR ?

 Très étanches ! Un musicien est un être de sensations, qu’il travaille à développer pour les rendre les plus aiguisées et ouvertes possibles afin de créer. Le philosophe est littéralement un ami de la sagesse, qui est discours et raison. L’argumentaire n’a rien à faire dans un concert ou sur une partition. Par contre, ce sur quoi certains sages, ou appelons-les philosophes, donnent à réfléchir vis-à-vis de l’orientation d’une oeuvre, ça oui… Pourquoi et pour qui faisons-nous de la musique ? Je pense que c’est une question de fond dont on ne peut faire l’économie au risque de passer à côté de sa fonction sacrée. Mais cela, c’est avant la scène ou après, jamais pendant. La voie ouverte par Rebirth m’a inspiré de quoi travailler pendant deux ans au moins ! Je veux aller encore plus loin dans le rapport aux musiques ethniques ou traditionnelles, en dépassant cette fois-ci mes conditions personnelles. Les Caraïbes me passionnent, ainsi que la musique carnatique (Inde du Sud). Je suis donc en train d’écrire et de réaliser un diptyque autour de ces deux axes, mais je n’en dirais pas plus pour le moment !